Emilie Benoist : de la science à la ferveur, l’invisible fabrication des images

Les installations d’Emilie Benoist sont toujours doublées d’une série de dessins, qui est une sorte de courant de conscience, un journal intime dans lequel les évolutions de son travail peuvent se lire de manière presque secrète. Débutée en 1998, et inlassablement poursuivie depuis (et toujours au même format), cette série avait commencé par un hommage au texte d’Henri Michaux, En circulant dans mon corps, extrait de La vie dans les plis.

Dans ses premiers travaux, Emilie Benoist se passionnait pour l’ethnologie. La Pensée sauvage de Lévi-Strauss l’habitait. Puis elle s’est intéressée à la science et à ses effets sur le monde et l’environnement, à la dégénérescence des cellules du corps humain ou à certains organes comme la Cellula Phantastica, réputée être l’endroit où se trouve notre imaginaire. Progressivement, et de manière empirique, ses préoccupations sont passées de la science à la croyance, à l’alchimie peut-être, et l’ont conduite à déployer dans ses travaux une ferveur particulière, une conscience très forte d’être au monde.

Elle a exploré le microcosme de nos corps et le macrocosme de l’univers. Aujourd’hui encore, le dessin Cécité représente les deux cercles polaires, arctique et antarctique, une sorte de refuge de l’inconscient. N’est-ce pas chacun de ces mondes, immense ou minuscule, qui prend, dans son travail, la forme d’un diagramme circulaire revenant d’une œuvre à l’autre comme un signe familier ? Ces cercles réapparaissent des sculptures en microbilles de polystyrène au dessin monumental, Neverland, couvert de nappes successives de graphite, qui pourrait être la coupe d’un arbre ou un trou noir de l’univers. N’est-ce pas chacun de ces mondes qui, tel un œil, nous permet de mieux voir tout ce qui nous entoure ?

Les images du cerveau sont très présentes chez Emilie Benoist, mais contrairement à d’autres artistes, elle s’intéresse moins aux images mentales qu’à celles de cet organe qui les génère et au processus invisible de leur fabrication. Beaucoup de ses dessins, et même de ses sculptures, peuvent se lire comme des cartographies cérébrales, et tout son travail, comme une collection de cartes.

Elle s’inspire souvent de documents, par exemple des reportages sur les expéditions du commandant Cousteau, vus dans des magazines anciens (des journaux déposés un matin devant sa porte, par on ne sait trop qui). Elle collecte aussi bien sûr des images sur Internet, mais peu importent ces sources. On est ici bien loin de la fétichisation de l’archive qui a souvent cours dans l’art contemporain : ces documents sont absorbés, presque sédimentés.

Et des strates, il y en a ici de très nombreuses. Ce sont d’abord des couches de matières, par exemple les innombrables nappes de graphite qui recouvrent la surface du dessin Neverland. Il y a aussi de nombreuses épaisseurs de papier dans les Haches, composées de feuillets du journal Le Monde, pliés jusqu’à en faire des armes préhistoriques imprégnées de l’actualité d’aujourd’hui. Ces strates portent des empreintes, des marques de la main de l’artiste, comme les petits sillons qui parcourent les dessins gravés à la pointe. Ce sont aussi des signes du temps, comme les traces d’une érosion qui rappelle le monde des origines.

Cette année, pour la première fois depuis 2008, Emilie Benoist a réintroduit la couleur dans ses dessins. Avant, son univers était comme asphyxié par un gris surprenant, qui exerçait une sorte de retenue sur l’ensemble des œuvres. Ce retour de la couleur, à travers le dessin blanc sur blanc, Cécite, et la série de dessins, Lumière Blanche, marque peut-être une sorte de libération, un détachement à l’égard de tout didactisme, une exploration de la manière dont les images se décomposent.

Anaël Pigeat