Emilie Benoist : Cellula Phantastica
Traduction de l'article parut dans Art Review, de C. Mooney. Novembre 2007

Dans la topologie médiévale médicale de la tradition scholastique, la " cellule fantastique ", située juste à l'intérieur du front et reliée aux nerfs optiques, au point où ils s'entrecroisent partiellement, est la chambre cérébrale dans laquelle les données sensorielles sont transformées en visions lumineuses-'visuals spirits'-qui sont ensuite poussées vers la rétine et en même temps gravées sur la surface interne de l'esprit. La source des rêves et le siège de l'imagination, la cellule fantastique a capturé l'imagination de bien des artistes depuis le Moyen Age- William Blake le surnommait " le fourneau de la perte "et croyait que ses messages sensoriels étaient transportés par les alouettes.

La version sculpturale d'Emilie Benoist tout aussi fabuleuse : une prolifération monumentale de tours de temples indiens (travail effectué lors du séjour de l'artiste à Pondichéry début 2007) où s'éparpillent une multitude de petites boules synthétiques de couleur bleu verte, toutes plus petites les unes que les autres, comme noyée dans une mer de petit pois, d'écume et de salive désagrégée...Attachée à son extrémité et s'étendant tout au long de la galerie, une colonne vertébrale qui semble être formée de bois flotté, poncé et mêlé à du sable, pâle comme un fantôme et entrecoupée tous les mètres par des branches droites et recourbées. Quelques branches sortent du tronc central mais la plupart ont été emboîtées à l'aide de trous d'alésage, ce qui crée une structure arborescente bizarre qui s'encastre ave grâce à une extrémité près du mur du fond. L'effet obtenu est délicat et sensuel, tel un cordon ombilical et une racine d'origine cranienne, à la fois animal, minéral et végétal, architectural et organique, utopique et métamorphique, figuratif et abstrait.

C'est de loin l'œuvre la plus ambitieuse et impressionnante de cette artiste parisienne de 37 ans, Cellula Phantastica (2007) fait passer à l'arrière-plan d'autres œuvres de l'expositionhuit dessins fiévreux au crayon ( Sous la surface, 1998-2007), certains comportant une imagerie hindoue et des motifs "mandalas" ; d'autres faits de gribouillages méandreux ou de subtiles éclaboussures de couleur, et le tout dépeignant ostensiblement l'activité cérébrale pendant les rêves éveillés ; et une vitrine d'amas de matériaux de récupération ressemblant à un cerveau, colorés de façon criarde et suspendus par des fils arachnéens. Cette dernière œuvre, comme quelques dessins parmi les plus abstraits ne sont pas sans rappeler l'œuvre de Eva Hesse, partageant sa préoccupation esthétique avec les déchets éparpillés de l'industrie moderne.

Avec la Cellula phantastica, Emilie Benoist a créé une œuvre totalement personnelle. En incorporant de nouveaux matériaux et en utilisant de nouvelles techniques, l'œuvre étend son champ à ce qu'elle dénomme sa "récupération poétique ", et dans ce processus enrichi ses obsessions cérébrales d'un vocabulaire plus mûr et compulsif...A peine contenue dans l'espace étroit de la galerie mais foisonnante de détails, à la fois colossale, elle " confond "de façon sublime, enchante et répugne, remplissant l'esprit, comme Addison le disait des Alpes " d'une sorte d'agréable sensation d'horreur ". Vous avez envie de caresser le bois adouci, mais Dieu vous interdit de toucher ou d'être "touché" par la "salive désagrégée".