The Inventive Brain

Quand, pour la première fois, j'ai vu des peintures d'Emilie Benoist, je me suis cru face à de très jolies IRMf – ces scanners du cerveaux devenus emblématiques de nos neurosciences contemporaines. J'étais frappé par l'apparente précision des images, mais en m'approchant, je compris qu'elles n'avaient aucun fondement neuro-anatomique. Dans les installations d'Emilie Benoist, la cartographie fonctionnelle cérébrale, omniprésente dans notre culture, n'avait rien d'une cartographie rigoureuse. Et je fus troublé à l'idée que ses formes étaient en fait des trompe-l'œil et offraient en tant que telles un regard pénétrant sur la science, et notamment les neurosciences.

Si l'on admet généralement que la science est affaire de précision, de prévision et de vérités irréfutables, le caractère illusoire des cartes corticales d'Emilie Benoist semble affirmer que la précision associée aux sciences dans la sagesse populaire est aussi illusoire que la précision que j'ai crue deviner dans ses reproductions fantaisistes d'IRMf du cerveau humain. A ma manière, j'ai lu dans ses diagrammes l'idée que la science n'était pas un champ figé du savoir, mais, comme l'art, une quête sans fin.

Et en même temps, j'ai vu dans ses représentations de cartes corticales un défi lancé au dogme contemporain de la localisation. Car les cartes corticales ont longtemps été considérées comme la preuve irréfutable de cette conviction contemporaine que des zones spécifiques du cerveau contrôlent des fonctions spécifiques, alors qu'il apparaît désormais que ce dogme, comme tous les dogmes, pourrait être très (si ce n'est dangereusement) trompeur.

Je repense à un des cas cliniques les plus célèbres du vingtième siècle, celui d'un jeune homme connu sous le nom de HM souffrant de crises d'épilepsie incontrôlables. En 1953, HM fut opéré dans l'espoir de lui retirer la partie du cerveau que l'on pensait être à l'origine des crises. On ne lui retira que deux petits morceaux de tissu cérébral. Pourtant, il perdit la mémoire à jamais. Il ne se souvenait de rien de ce qu'il avait vécu avant son opération, ne se souvenait pas de ce qu'il avait mangé au petit-déjeuner, au déjeuner ni au dîner, ne retrouvait pas son chemin dans l'hôpital et ne reconnaissait pas le personnel hospitalier ni les médecins quelques minutes après les avoir rencontrés, encore moins une heure ou un jour plus tard. Il ne reconnaissait pas son visage dans les photos prises peu de temps auparavant. Mais il était capable de tenir une conversation tant que rien ne l'en distrayait.

On considère généralement que l'étude de HM a révolutionné notre compréhension de la mémoire et du cerveau, en révélant qu'il existait deux types différents de mémoire : une mémoire à court terme permettant le souvenir et la reconnaissance sur un temps relativement court, et une mémoire à long terme permettant le souvenir d'un passé lointain et l'apprentissage et la mémoire des diverses fonctions motrices, dont la parole, la maîtrise d'un instrument de musique, la marche et la nage. On a prouvé plus tard que chaque type de mémoire dépendait d'une zone spécifique du cerveau. Et pourtant, malgré ces découvertes, la véritable nature de la mémoire continue à nous échapper. La notion de passé, de présent et de futur est une création de notre cerveau. Nos souvenirs sont dynamiques et en constante évolution et nos tentatives pour les décrire – à « court » ou « long terme » – restent peut-être aussi illusoires que les cartes corticales des peintures d'Emilie Benoist.

En effet, la nature de la mémoire nous échappe comme nous échappe le monde des formes colorées. Et c'est bien ce que nous ressentons face aux recréations d'Emilie Benoist d'un monde de jadis, fait d'images grises embryonnaires, de formes fossiles primitives en graphite et d'images de Rorschach lacunaires. De cet univers de gris, son travail a évolué vers un univers coloré – celui des cartes cérébrales. J'aime à envisager cet abandon du monde des formes grises embryonnaires comme le récit des raisons pour lesquelles nous possédons un cerveau – même si l'artiste n'était peut-être pas consciente de cette dimension implicite dans son travail.

C'est que le cerveau crée quelque chose qui n'est pas là et, ce faisant, nous permet de comprendre et de manipuler notre environnement. Ainsi les couleurs sont-elles créées par notre cerveau pour simplifier et rendre compréhensibles nos mondes visuels, tout comme elles viennent styliser les cartes cérébrales des travaux d'Emilie Benoist.

Le savant français, Charles Bonnet, a admirablement décrit la créativité du cerveau au dix-huitième siècle. Il a expliqué la façon dont la perte partielle de la vue chez les personnes âgées – perte à l'origine de lacunes (trous ou scotomes) dans le champ visuel – était compensée par autant de « Lilliputiens » hallucinatoires : petites personnes, petits oiseaux ou petits animaux. Ces hallucinations d'origine neurologique illustrent la manière dont le cerveau s'efforce de recréer ou d'engendrer un environnement stable en compensant les lacunes du champ visuel dues à des lésions rétiniennes.

On pourrait envisager l'art comme une manière, pour le cerveau, de compenser les lacunes de notre monde sensoriel, car l'art nous fait souvent croire qu'il est réalité. Et en cela, il forme à la fois une partie de notre réalité et un discours sur cette réalité. Comme la science, il nous laisse croire que nous comprenons le monde qui nous entoure, une compréhension qui pourrait bien être, comme le suggère Emilie Benoist, aussi réelle qu'illusoire.

Israel Rosenfield