Depuis plus d’une dizaine d’années, Emilie Benoist élabore, à travers dessins et sculptures, des fictions spéculatives sur l’évolution du monde, passée, présente, à venir. Des fictions documentées, merveilleuses, hallucinées, nous parlant de mémoire, de collection et de recollection, de la connaissance forcément allusive des choses ainsi que des images familières qui accompagnent l’enracinement des croyances – y compris celle en la science. Les œuvres d’Emilie Benoist se donnent comme des bribes de ces fictions. Elles constituent également les fragments de quatre séries que l’artiste développe jusqu’à présent.

Une notion d’ensemble, à la fois thématique et plastique, structure et organise tout le travail. Elle a donné son titre à un catalogue monographique (Ensembles / En) où sont présentées ces quatre séries dont la dénomination rappelle la nomenclature des éléments chimiques : /Mg pour Matière grise (2003-2006), /Cp pour Cellula phantastica (2007-2008), /Ne pour Neverland (2008-2009) et enfin /Cm pour Ces milieux (2010-2012). L’édition suivait Ces milieux, titre de la précédente exposition d’Emilie Benoist à la School Gallery / Olivier Castaing, en 2011, où étaient présentées quatre installations, quatre milieux plongés dans une nappe sonore composée par Etienne Bonhomme et Julien Sirjacq.

Dans cette seconde exposition à la School Gallery, intitulée Source d’ondes, l’artiste poursuit et développe les réflexions liées à l’ensemble /Cm, tout en accentuant encore davantage l’abstraction vers laquelle elle tend depuis ses premiers travaux. Elle y présente deux œuvres inédites : la sculpture Macro-monde Mm (2013), qui renvoie à Micro-mousse Mm (2010) présentée dans l’exposition Ces milieux et plus récemment au Collège des Bernardins, ainsi que la série Lumière blanche Lb (2012-2013) accrochée en deux grilles de quatre par six dessins dans la première salle de la galerie.

Inspirée par les expériences d’Isaac Newton sur la décomposition du spectre lumineux, Lumière blanche Lb décline des visions – dans tous les sens du terme – ponctuées de diagrammes et autres formes circulaires revenant en leitmotiv dans le travail de l’artiste. On y reconnaît ici, des armes de l’époque mérovingienne, une rétine, un disque vinyle, trois pierres maoris, une autre rétine, l’atelier de Mark Rothko, une nouvelle rétine, là, une lentille d'optique, une source d'onde et son échelle de temps, un paysage dévasté, des photogrammes tirés du film Désert rouge (1964) de Michelangelo Antonioni. On peut balayer la série du regard, emprunter son propre chemin visuel, les images n’en surgissant pas moins comme pures sensations, représentations mentales, réminiscences d’œuvres antérieures. Une différence notable cependant : elles réintroduisent la couleur dans un univers « asphyxié », depuis /Ne, par le « gris graphite », celui du carbone, ce paradoxal dénominateur commun du vivant. On se souvient alors que la transition s’est faite avec Cécité (2011), un dessin à l’aiguille, blanc sur blanc, évoquant à la fois les cercles polaires et l’organisation cérébrale de l’activité visuelle : de l’œuvre au noir à l’œuvre au blanc, vers l’œuvre au rouge ?

Il est toujours question de transformation de la matière chez Emilie Benoist. Sans pour autant prendre à rebours le processus alchimique qui semble métaphoriquement à l’œuvre dans l’évolution des dessins, Source d’ondes replonge le spectateur dans l’ombre, dès la seconde salle de l’exposition, ou, plus exactement, le fait basculer du rayonnement vers l’irradiation. On y découvre Macro-monde Mm, échantillon de paysage posé au sol et dont l’inclinaison suggère, à l’instar de Micro-mousse, l’imminence de l’effondrement. Le danger est d’autant plus prégnant que le volume paraît lourd, sombre, pareil à un rocher prêt à dévaler la pente. Il est principalement constitué de milliers de microbilles de polymères dont l’artiste fait un usage récurrent et qui sont comme autant de pixels, de particules ou de molécules. Souvent dérivées du pétrole, ces billes sont utilisées dans l’industrie où, une fois fondues, elles récupèrent un temps leur très lointaine forme initiale.

Loin de l’existence liminale mise en scène par Micro-mousse, Macro-monde opère une coupe géologique dans un environnement post-apocalyptique. On y distingue des strates de verre noir et de morceaux de pneu, des incrustations de verre transparent et de végétaux rougeoyants comme des soufrières, quelques mousses ici et là. On pense pêle-mêle au monolithe noir, au ruisselant Vollmond de Pina Baush, à l’imagerie cyberpunk d’un Manabu Ikeda, aux ruines du futur – celles d’Andrei Tarkovski comme celles de Chris Cornish. Mais ces références sont vite balayées par la saturation plastique qui condense menaces écologiques, énergétiques, démographiques, tout en rendant au spectateur le plaisir enfantin d’une observation attentive de ce monde en réduction.

Car il a quelque chose de lunaire dans le travail d’Emilie Benoist, où l’implacable minéralité se trouve toujours déjouée par une facticité délibérée ou une douce psychédélie qui le prémunissent de toute interprétation simpliste.

Marie Cantos