Des vestiges de savoirs dévorés pour demain

Le premier rendez-vous envisagé avec Emilie Benoist n’eut pas lieu. L’histoire veut que le train qui m’emmenait ce jour-là vers Paris prit un tel retard que nous convenions de nous voir le lendemain. Entre deux bourrasques de neige, nous nous sommes dirigés en voiture vers l’atelier, situé dans une zone de non-lieu de la périphérie parisienne, entre deux blocs d’immeubles abritant des entreprises, la nuit très rapidement nous rejoignant, agitée entre mirage et vent violent. Rien ne me semble hasardeux lorsque j’évoque cette visite, et il me plaît d’imaginer que ce retard avait quelque chose qui s’entendait comme un vertige, il m’avait fallu attendre, mes paupières s’ouvriraient à temps pour aborder cet étrange pays, solide, dense, puisant son énergie dans les sciences et percé d’allégories contemporaines. Cette immersion nécessitait un moment suspendu, et je me souviens qu’en sortant l’état dans lequel je me trouvais n’était plus le même : avais-je échappé au temps ? Ou au contraire ne m’étais-je pas trouvé soudainement hissé par lui et ses multiples secrets, étourdi car c’était autant une affaire de millions d’années que de secondes? Concernant une œuvre que je ne connais que par bribes, cette relation directe prend des allures électives. J’ai pris le temps d’imaginer me trouver devant des vestiges de savoir que l’interprétation très libre d’Emilie Benoist entraîne, dévore et recompose irrésistiblement vers le futur.

Le paysage devient chimère expérimentale.

Aller voir des mondes très anciens et s’étonner des découvertes les plus récentes, plonger littéralement le gant dans l’humidité d’une terre et inventer des formes qui relèvent des actualités scientifiques mais aussi esthétiques, voilà une tâche qu’on voit ici avec bonheur et hardiesse accomplie. Un pas est franchi entre une connaissance des milieux (géologiques et tout aussi bien mentaux) et des figures rêvées. Avant d’être un objet de méditation, le paysage est une hypothèse.

Il n’est pas indifférent que les premiers travaux s’inspirèrent précisément du cerveau, de ses fonctionnements et dysfonctionnements pour s’échapper peu à peu du document. Des mouvements plus subtils sont ainsi venus accompagner ces conversions plastiques. Le paysage pouvait désormais se concrétiser dans un son. Le paysage, hypothèse à entendre ? Fantaisie mentale ? Pas seulement. Le paysage est aussi le lieu de tous les basculements, des incertitudes face à l’espace, à la construction précise et d’autant plus inquiétante d’un univers pour lilliputiens. C’est pourquoi ce qui nous est donné à voir mais aussi à entendre s’organise plus comme un ensemble de notes réunies ici pour laisser filtrer du sens plutôt que l’imposer.

L’hallucination fut retenue pour ce qu’elle proposait de ténu et de bouleversant simultanément. L’hallucination ou plutôt l’imagerie qui l’entoure. Interroger la transcription de ces moments de crise, c’est élargir un mouvement ; voir l’artiste prolonger les gestes de celui qui dessine en se référant au credo scientifique est une manière de déplier des mondes imparfaits. Emilie Benoist déplie avec d’autant plus de grâce ces mondes qu’elle s’affranchit des modèles. Mais sans les perdre de vue.

La mémoire, une ferveur qui navigue.

S’adossant sur des recherches du géophysicien Robert Hazen qui publiait en 2008 une étude sur les minéraux et leur développement dû à l’apparition et l’évolution de la vie et non aux processus géologiques, l’œuvre d’art réinvente des croyances, échos de croyances plus anciennes. On ne doit donc pas s’étonner des troubles qui nous envahissent à la vision de ces objets, ou plans, dessins, sculptures qui occupent les murs, les sols et l’espace de la galerie. La mémoire pointe avant tout la vie, ses vacillements et ses recommencements.

La mémoire est un organe réfléchissant mais aussi agissant. Lorsque je me trouve devant Micro-mousse, mon regard et bientôt mon corps tout entier se projettent dans certes une forme que je pourrais identifier comme un fragment capturé dans le temps, mais aussi dans une image de ce temps, comme si se trouvait tout à coup néantisé ce temps, lorsque vient se déposer un motif impossible à localiser. Emilie Benoist en appelle à notre mémoire commune, mais laisse entrevoir des échappées. Des images coïncident sans lien apparent, des essences voyagent, les objets mutent. L’imagination du visiteur installe de nouvelles visibilités. Nous devons déchiffrer quelque chose, mais les mots fuient.

Les Monde énigmatiquement liés aux froissements d’un journal se distinguent comme des points de résistance et des armes, mais aussi comme des objets chargés encore d’une énergie, recouverts d’invisibles matières. Le graphite recouvre les informations mais diffuse d’improbables nouvelles. La surface argentée cache des mirages. Et des moyens inconnus pour guérir.

Car guérir participe de cette ferveur que je vois se concentrer lorsque j’approche. Une espèce de force magique.

Survivre en dessus en dessous comme dans des nappes romanesques

Je me surprends à imaginer un son ou des sons que je n’ai pas eu l’occasion d’écouter mais qui malgré cette amputation semblent se tenir à ma portée. Sans doute dans ce qui était donné à voir, les objets, les figures, les couleurs, choses vues donc, un frisson respirait. Un frisson sonore.

Et si se profilait comme un parfum entêtant un temps disparu, renaissait dans mes pas un souffle qui marque mon attachement au vivant. Survivre sans hésiter, c’est le retour de la sonate, de l’invraisemblable sonate.

Perdre pied alors. Pour se frayer passage dans des contrées renouvelées. Pour conjurer l’effroi en s’abandonnant aux mouvements du rêve. Survivre comme dans l’espace d’un rituel. Absorber les accidents. Survivre comme renaître.

Les enjeux on l’aura compris sont plastiques et vitaux. Le grand dessin d’une coupe d’un arbre rejoint le détail du cerveau. J’y entre comme si je suivais les méandres d’une cartographie pulsionnelle, j’imagine même connaître des métamorphoses psychiques autant que chimiques, je me plais à penser interroger les images d’une autre culture, à qualifier mes empreintes. Le choix d’écrire, d’organiser un récit, est à envisager comme une possibilité parmi d’autres. Cette histoire écroulée du temps prend des airs mouvants, tout à coup le fossile s’alimente à toutes les strates de la vie, de nos vies, le vestige se pare d’émotions, de troubles, la perception grandit, l’exposition nous projette dans un tourbillon.

Des dérives de gris

Et si le présent, le passé, le futur ouvraient non plus sur du temps mais des territoires uniques, imprévus, palpitant dans l’ombre, foudroyés et paisibles selon l’humeur du rêveur, sans l’angoisse démobilisatrice. Dans les gris qui rappellent une dérive particulière des continents, des dessins et des formes attestent de découvertes exaltantes. Au croisement des êtres et des mondes se tient une matière irradiante, destructrice mais elle est là pour que tremble l’image, pour que quelqu’un tourne autour des objets, et que ces derniers se ploient sous des structures géométriques, attirés par des règles inconnues de nous.

Nous avons laissé partir quelque chose de nous.

En captant cette nouvelle espèce qui se propage à notre insu, chimique, nous signons notre arrêt de mort comme notre âge libérateur. Dans ces proximités, personne ne fait le pari de l’immobilité. Les outils que nous propose l’artiste recèlent d’équivoques prolongements. La cendre effleure une chair souveraine. Et cette souveraineté est cosmique.

Et si la couleur, noire

Emilie Benoist évoque une couleur, noire, en Inde. Cette oxydation recouvre tout. Elle ajoute, dubitative : « Et si la planète devenait noire ? ». Diamant noir sur fond noir, articulé dans un secret, se déplaçant mystérieusement d’un point à un autre des univers, et tachant tout sur son passage. Les hommes seraient devenus silencieux, vibrations effaçant les autres couleurs, frissons d’ombre.

Polaire

A l’opposé de ce « noyau infroissable de nuit » pour parodier André Breton, s’agite une autre puissance. Un document sur les cercles polaires aura eu raison du blanc. Le blanc qui anéantit toute vision ou la retarde. La déplace. Car entre temps, reliée à l’ordinateur, une gamme de couleurs a envahi le dessin.

Le rayonnement, c’est l’ennemi invisible paré des perceptions les plus fulgurantes. C’est la mesure du vent quand s’accélèrent les particules ; un très grand dessin, jaune, formule cette simplicité nucléaire .

En restant éveillé, quand je traverse la nuit, il me semble qu’un objet peut m’éblouir, un gouffre est gravé au fond de mon cerveau, les forces du vent perlent sous la pupille, un son à nouveau m’absorbe dans le champ magnétique. Les dégénérescences aèrent nos séjours troublés sur la terre.

Pierre Giquel, janvier 2011- mars 2012